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madinier indonesie

Rémy Madinier
L’Indonésie entre démocratie musulmane et islam intégral.
Histoire du parti Masjumi (1945-1960)

Paris, IISMM - Karthala, 2012, 466 p
ISBN : 9782811105204
 

Issu d’une thèse d’Histoire, l’ouvrage se distingue d’abord par son champ géographique et son angle d’approche. Il s’intéresse au premier pays musulman du monde au moment de sa décolonisation quand les Indes néerlandaises deviennent l’Indonésie. Il retrace l’histoire du Masjumi (Majlis Syuro Muslimin Indonesia ou Conseil des musulmans d’Indonésie), un parti politique musulman nationaliste fondé en 1943 avec la bénédiction des occupants japonais en 1943 et qui fut en son temps le plus grand parti politique d’Indonésie. À l’encontre des idées reçues, Rémy Madinier montre qu’il existe un Islam politique soucieux de penser et mettre en œuvre la séparation entre temporel et spirituel. Il analyse les obstacles à surmonter pour concilier la réalisation d’une société islamique, se réclamant d’un islam intégral, avec le pluralisme religieux constitutif de l’Indonésie.

La philosophie de l’État indonésien ou pancasila a en effet pour premier principe la croyance en un Dieu unique, ce qui permet de reconnaître, outre l’islam, le catholicisme, le protestantisme, le bouddhisme, le confucianisme, l’hindouisme. Les responsables du parti interprètent le qualificatif d’intégral non pas comme un synonyme de fondamentaliste ou intégriste mais selon la signification que ce terme a pris dans le catholicisme depuis le xixe s. : mettre toute la foi dans toute la vie, individuelle et collective. Or la difficulté réside dans la traduction concrète de ce programme qui vise la construction d’un État fondé sur l’islam et accepte le suffrage universel, le multiconfessionalisme et les droits de l’homme.

Un écrit de 1952 résume le défi : « (tenir) aux principes de la religion musulmane, à savoir que cette société doit prendre la forme d’un groupe de fidèles soumis à Dieu, ce qui signifie obéissant au droit et aux règlements édictés par Allah dans le Coran et ayant pour guide la manière dont le prophète a réalisé ces commandements et ces règlements divins, à savoir en prenant en considération la situation de son époque ». Soumission au texte fondateur, conformité au modèle donné par le prophète pour sa mise en œuvre, adaptation au contexte historique : tel est le triangle dans lequel s’inscrivent, au-delà du Masjumi, tous les mouvements réformistes musulmans. La combinaison des éléments produit des réponses différentes et divergentes, élaborées en Indonésie, dans les Indes Britanniques, en Égypte ou au Maghreb (voir plus haut le dossier). L’ouvrage offre de nombreux exemples de ces négociations avec la modernité qui impliquent des compromis mais peinent à faire consensus en l’absence d’une autorité capable d’imposer une doctrine commune. La répression et l’interdiction dont le parti est l’objet en 1960 sous Soekarno fait basculer la majorité des responsables vers une forme de radicalisation politico-religieuse condensée dans la revendication de la charia, bien que celle-ci soit un cadre idéal et pas un programme.

Le cas indonésien montre très clairement comment les courants réformistes ont pris naissance dans une configuration dominée par la domination coloniale qui introduit et impose, à travers ses écoles, ses savoirs, ses modèles et ses valeurs. Aux Indes orientales comme en Inde, en Égypte ou au Maghreb l’impuissance des musulmans à empêcher la conquête coloniale les incite à se demander comment la meilleure des religions a pu être vaincue. L’explication par les déviances et les manquements à l’orthodoxie incite à prôner la restauration d’un islam pur grâce au retour aux sources. Mais invoquer la tradition ne suffit plus. La colonisation hollandaise produit de nouvelles élites musulmanes qui sortent de l’école chargée d’élever le niveau socio-culturel de la population et de démontrer la finalité éthique de la colonisation. Leur diplôme acquis, ces élites amorcent leur ascension sociale et concurrencent les élites musulmanes traditionnelles et héréditaires. Nourries de références puisées dans l’histoire et la culture occidentales, elles rêvent d’un réformisme modernisateur où le retour aux sources s’enrichit des apports occidentaux qu’elles jugent compatibles avec l’islam. Le recours à la modernité technique ne leur pose pas de problème d’autant qu’il sert la diffusion de l’islam. La priorité donnée à la construction de l’État nation plutôt que la réalisation de l’umma (communauté universelle des croyants) est plus problématique mais les acteurs n’en mesurent pas immédiatement toutes les conséquences. Mais c’est bien la question de la démocratie et de la part accordée à l’itjihad (droit d’interprétation) pour définir une démocratie musulmane qui est au cœur d’un débat dont l’actualité nous fait suivre les nouvelles péripéties dans le monde.