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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Droz
Pages: 370
Lieu: Genève
Année: 2014

Notes de lecture

Écrit par Philippe Martin

Depuis quelques années, l’historiographie sur les rapports entre les fidèles et le livre s’est considérablement enrichie : livre de piété (2003), livres hagiographiques (2010), ephemera (2012), livres de pèlerinage (2013)… Dans ce paysage, le monde catholique tient une place prépondérante. Il manquait un ouvrage sur l’espace réformé. C’est chose faite avec la publication de la thèse de Véronique Ferrer.

Affirmant que « le devenir du livre de piété rend compte de l’évolution des pratiques dévotionnelles » (sic p. 19), l’auteur distingue trois périodes : 1524-1566, littérature inaugurée par Guillaume Farel ; 1574-1630, moment d’intensification et de diversification de la production ; 1630-1685 avec des livres qui instruisent moins qu’ils consolent. Les évolutions sont nettes avec, par exemple, la lente disparition des méditations sur les psaumes alors que les prédications se multiplient. Le plan choisi par Véronique Ferrer demeure lié à des thèmes et à des écrivains célèbres. Le lecteur découvre l’immense variété des champs abordés par cette littérature ; titres et sous-titres particulièrement explicites permettent de trouver très rapidement des renseignements précis : préparation à la mort, méditations pénitentielles, méditations sur les Psaumes, préparation à la cène, recueils méthodologiques… Est offerte une spiritualité appliquée à l’existence. Bien des pasteurs profitent de l’imprimé pour « rétablir un rapport d’immédiateté avec le fidèle » (p. 75). D’autres veulent le préparer à la cène afin qu’il vive « une coïncidence des gestes et de la pensée » (p. 187). Le livre de piété est fait d’exigences. Les catholiques ont d’ailleurs manifesté un fort intérêt pour des méditations sur la mort ou les psaumes. Bien évidemment, Duplessis-Mornay, Théodore de Bèze ou Drelincourt sont amplement présentés. Mais ce sont aussi des ouvrages moins connus, telles les consolations aux malades de Pierre Du Moulin, les préparations à la cène d’Yves Rouspeau ou les méditations de Pierre Merlin. Ce sont encore des compilations comme le Thresor de prieres, meditations et instructions chrestiennes (1667) qui réunit prières des Pères, de Calvin et de divers pasteurs. Si la spiritualité de chaque texte est présentée avec précision, regrettons que l’économie du livre soit trop souvent négligée : tirages, rééditions, piratages… Les passages sur les éditeurs (p. 266-271) méritaient d’être développés. C’est sans doute une des principales lacunes de ce travail : ne pas assez tenir compte du fait que le livre de piété est un produit qui répond à des logiques commerciales et industrielles, pas uniquement à des considérations pastorales. La très intéressante bibliographie (p. 349-361) oublie d’ailleurs le format des ouvrages et le nombre des pages, éléments pourtant fondamentaux.

Cette présentation des ouvrages débouche sur quatre chapitres plus synthétiques. Véronique Ferrer s’interroge d’abord sur la dimension militante de cette littérature. Lire ces ouvrages est un acte de « pragmatisme spirituel » et non pas l’expression d’un « idéal contemplatif » (p. 217). À ce titre, le livre participe « au processus de confessionnalisation », puis de résistance et de la « survie » ; il « donne un sens aux épreuves […] contribue à maintenir, sinon à raviver, la foi » (p. 299). De là découle une rhétorique qui concourt « à la constitution d’une identité soudée autour d’une langue spécifique » (p. 244). Refusant tout effet mondain, cette langue est fondée sur la familiarité, l’émotion et la simplicité. Cela ne signifie pas pour autant des textes communs. Cette édition est d’abord une affaire de pasteurs « à la fois comme auteurs et éditeurs » (p. 271). L’étude du lectorat, qui tient une place importante dans les études de ce genre, est abordée dans le chapitre 9. Immédiatement, Véronique Ferrer affirme qu’il s’agit d’une « minorité confessionnelle francophone, souvent itinérante du fait des événements historiques » (p. 287). Cet aspect élitaire se verrait à la même époque dans le monde catholique, l’apparition d’un public plus populaire ne se faisant qu’à partir de la fin du xviie siècle. L’auteur s’intéresse avec efficacité aux dédicaces, aux introductions. Aurait-il été possible de considérer aussi des inventaires de bibliothèques ou des marginalia, si fréquents à cette époque ?

Avec cet ouvrage, Véronique Ferrer illustre les évolutions des dévotions qui répondent aux exigences du temps. Tentant d’approcher la foi des individus, elle donne chair à plusieurs générations de réformés. En 1610, Pierre du Moulin expliquait que le croyant ne pourrait contempler Dieu après sa mort que « s’il l’a soigneusement recherché icy bas […] par prieres, par meditations, par ouye et lecture de sa parole » (cité p. 13). Le livre de piété a permis d’atteindre ces objectifs.