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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: CNRS éditions
Pages: 408
Lieu: Paris
Année: 2015

Notes de lecture

Écrit par Jean-Dominique Durand

Préface de Henry Laurens

Issu du manuscrit inédit rédigé pour son Hdr (Habilitation à diriger des recherches), l’ouvrage de Oissila Saaidia reconstitue et analyse l’histoire des relations entre l’État français colonial et les deux religions principales, l’islam et le catholicisme, dans l’Algérie d’un grand xixe siècle. Dans une première partie, l’auteure étudie le passage de l’islam «religion» au statut de culte musulman et l’installation du catholicisme, sur une terre dont le christianisme est absent depuis plusieurs siècles. Le premier chapitre est consacré à «l’invention du culte musulman». Après une période de statu quo qui traduit l’absence de programme préétabli et l’indécision des administrateurs, les nécessités du terrain imposent des interventions plus ou moins improvisées. Elles débouchent en 1851 sur une circulaire du gouverneur général qui met en place un islam officiel. L’État ne se dote pas pour autant d’interlocuteurs reconnus et ne fixe pas à l’islam un cadre légal, à la différence du catholicisme, organisé en Algérie sur le modèle concordataire dans un contexte colonial et avec des velléités d’action missionnaire.

Placés désormais sous le contrôle de l’État selon des modalités différentes, cultes catholique et musulman entretiennent avec celui-ci des relations complexes et conflictuelles qui font l’objet de la deuxième partie. Si le catholicisme peut se développer librement, comme en témoigne la mise en place d’une vie catholique riche en œuvres, en congrégations religieuses, en écoles etc., les contentieux ne disparaissent pas pour autant. Du côté musulman, les sources de tension sont liées à l’obsession «sécuritaire» du pouvoir colonial. Elle justifie la surveillance de l’islam, et plus particulièrement des confréries perçues comme une menace qu’il faut écarter par la surveillance et, progressivement, la punition.

C’est dans ce contexte de mise sous tutelle du culte et de contrôle des fidèles que la loi de 1905 va enfin donner un cadre légal à l’islam selon un processus retracé dans la troisième partie. La Séparation est censée inaugurer un nouveau type de relations dès lors que la République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte. Mais au nom de la spécificité algérienne et du pragmatisme, les représentants de la société coloniale et les administrateurs préfèrent perpétuer le contrôle des deux religions par le contrôle des nominations, l’octroi d’indemnités de fonction aux ministres du culte, le financement et la surveillance des mosquées à travers une commission ad hoc.

Novateur par son propos, l’ouvrage est aussi une leçon de rigueur méthodologique. Fondé sur des sources de première main, civiles ou religieuses, en France ou en Algérie, en français ou en arabe, corrige de nombreuses idées reçues et se fonde sur des affirmations solidement argumentées. L’histoire religieuse y est en permanence croisée avec l’histoire de deux cultures et la cohabitation de deux religions à ambition universelle. Une excellente connaissance des deux religions permet d’aborder les questions doctrinales comme les pratiques des fidèles dans le contexte colonial propre à l’Algérie. Qualité particulièrement appréciable, l’intérêt de O. Saaidia pour la dimension juridique la conduit à une grande rigueur dans l’usage de catégories faussement évidentes quand elles sont transportées dans cette Autre France qui n’est ni la France, ni entièrement autre que la France. Le lecteur sait toujours de quoi on parle. Les définitions précises et nuancées traduisent la complexité des réalités et proposent de recourir à des catégories mieux adaptées aux réalités comme celles d’État français colonial ou de culte musulman. Tout ceci, accompagné d’une grande fermeté de la pensée et d’une grande modestie dans la démarche, donne un grand livre, qui fait franchir une étape à une historiographie rare et de qualité inégale.

Il n’est pas possible de résumer toute la richesse de cette recherche. Mais pour montrer l’importance de son apport, il faut au moins signaler les développements consacrés au caractère inédit de l’entreprise coloniale en Algérie. La conquête a eu pour effet «de mettre les autorités françaises dans la situation de devoir gérer simultanément deux religions, l’islam, qui prédomine au sein des populations soumises, et le christianisme, qui fait son retour après plusieurs siècles d’absence» (p. 17). L’auteure montre une administration française riche de sa longue tradition et de sa centralisation, développée sous des pouvoirs forts (monarchie absolue, réformes napoléoniennes), qui se trouve, sans préparation, confrontée à une culture quasi inconnue (la confrontation à l’islam dans la région de Saint-Louis du Sénégal est marginale). Grâce aux archives, le lecteur découvre des hommes, militaires puis civils, des anonymes, qui recherchent et bricolent des solutions, non sans mal, avec bien des tâtonnements, malgré une méconnaissance impressionnante de l’islam, et toujours dans l’intérêt de la domination française. Il leur faut contrôler, mais habilement, sans provoquer des réactions hostiles en retour (souvenir de l’administration napoléonienne imposée aux nations européennes en Espagne, Prusse, Tyrol… ?). Cela dans un contexte globalement défavorable, la situation étant compliquée par l’arrivée de l’Église catholique et de ses missionnaires, forts de la protection du concordat. La réponse apportée consiste au final dans une double structuration. L’islam mystérieux et inquiétant est transformé en culte sur le modèle des religions déjà connues en France. Le catholicisme, dont les desservants sont plus familiers à l’administration, du moins en principe, devient un des piliers de la présence française, mais reste la religion des occupants aux yeux des autochtones. On assiste ainsi dans l’esprit des administrateurs et décideurs politiques à une sorte de superposition des deux religions qui conduit à transposer le catholicisme sur l’islam. La Mecque est perçue comme une sorte de Rome musulmane et le pèlerinage doit être soumis à un contrôle comme on peut surveiller le pèlerinage de Lourdes. Plus généralement, le colonisateur tend à interpréter et à organiser l’islam à partir des mentalités et des traditions administratives françaises : tradition du droit et force de l’écrit face à une culture où l’oralité «fait sens» et où la société entretient un autre rapport avec le religieux.

Un autre aspect majeur est de faire découvrir que l’alliance de la colonisation et du catholicisme n’empêche pas les divergences de points de vue et les conflits d’intérêts ou d’objectifs entre l’État et l’Église. Pourtant, en acceptant de faire entrer l’Algérie dans le moule d’une Église concordataire, en érigeant des diocèses plutôt que des vicariats apostoliques, la papauté concède à la France de ne pas considérer l’Algérie comme une colonie au sens classique, et comme une terre de mission sous la dépendance directe de Rome. L’Algérie catholique se coule ainsi dans le système concordataire et adopte son cadre légal : trois départements et trois diocèses, un réseau de paroisses pour quadriller le territoire, la multiplication de lieux de culte pour assurer la visibilité, et même la transposition du système des Fabriques pour gérer les paroisses. Les liens très forts avec le catholicisme de la métropole, jusque dans les dévotions (la Vierge de Fourvière inspiratrice de celle d’Oran) font d’ailleurs du catholicisme un facteur essentiel de francisation. Il faut transformer les étrangers catholiques en catholiques français. Cette construction n’empêche cependant pas la survivance de projets missionnaires en direction de certaines populations jugées plus réceptives. Elle n’empêche pas davantage la manifestation d’une opposition venue du sein de la population européenne à travers la franc-maçonnerie et l’anticléricalisme apportés par les relégués ou une partie des immigrés. Avec la séparation, l’Algérie semble vivre une version locale des luttes religieuses métropolitaines. Mais l’analogie est trompeuse et le refus d’appliquer la séparation manifeste l’impossibilité de reproduire outre-Méditerranée un régime qui suppose aussi la reconnaissance de la démocratie et des droits individuels ou collectifs.

La conclusion ne peut éviter de suggérer des rapprochements avec l’histoire actuelle. Sans avoir la naïveté de tirer des leçons, Oissila Saaidia met en avant l’importance décisive de l’invention d’un modèle algérien de gestion des religions, et en particulier de l’islam, à partir de références puisées dans le modèle concordataire. La circulaire du 17 mai 1851 est présentée comme « l’acte de naissance » de ce culte (p. 48), et désormais l’État cherche à former et à rémunérer des cadres dont il sera sûr, à mettre en place une hiérarchie qui lui servira d’interlocuteur, à créer des circonscriptions qui préviendront la diffusion d’un islam hors contrôle (confréries). Le lecteur ne peut manquer de s’interroger sur la pérennité de conceptions dans les approches actuelles de l’islam et sur les illusions entretenues par la perspective de mettre sous contrôle des religions ramenées au statut de simples cultes dont l’État se dit séparé.