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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: New York University Press
Pages: 265
Lieu: New York
Année: 2013

Notes de lecture

Écrit par Philippe Delisle

Cette étude vise à cerner les pratiques religieuses de la diaspora haïtienne à Miami. Quelque 500 000 personnes originaires de la grande île sont installées en Floride du Sud. Le mouvement migratoire a commencé au cours des années 1960 et s’est nettement accéléré à partir des années 1970, la montée de la pauvreté aboutissant à la multiplication des boats people vers les États-Unis. En tout cas, la diaspora établie à Miami est suffisamment importante pour qu’on parle de « Little Haiti » à propos du quartier dans lequel elle s’est majoritairement installée à l’origine. Aborder ces migrants par le biais de la religion semble d’autant plus pertinent que les Haïtiens de la ville figurent parmi les populations les plus pratiquantes. Nombre d’entre eux se pressent chaque dimanche à l’office catholique dans l’église Notre-Dame d’Haïti, et on recense dans la cité américaine plus d’une centaine d’Églises protestantes haïtiennes, ainsi que quelque 200 prêtres vodou.


Même si elle contient une dimension historique non négligeable, l’étude tient plutôt de la sociologie des religions. D’ailleurs, les deux auteurs s’inspirent largement des théories de Pierre Bourdieu. L’un des points forts de l’ouvrage consiste à traiter ensemble trois facettes de la religiosité haïtienne : le catholicisme, le protestantisme et le vaudou, culte recomposé dans la Caraïbe à partir notamment d’éléments africains. Les auteurs soulignent avec raison que le poids du vodou est souvent surestimé par les observateurs. Ils rappellent en effet que, du fait de la montée en puissance au xxe siècle d’un protestantisme évangélique peu porté à composer avec les pratiques afro-américaines, seule une petite majorité de Haïtiens restent des vodouisants actifs. Quoi qu’il en soit, ils entendent surtout mettre en valeur une « collusion » entre les trois cultes, une même manière de se situer par rapport au monde environnant, qui, par delà les différences théologiques, trace les contours d’une « religiosité » haïtienne. Il semble en effet que catholiques, protestants et vodouisants recherchent tous, à travers des rites divers, à obtenir l’appui de forces spirituelles agissantes, et donc des gains immédiats en matière de santé, de bonheur... Les auteurs font d’ailleurs observer que même les protestants les plus intolérants à l’égard du vodou, qui diabolisent totalement celui-ci, ne rejettent en rien la réalité et l’efficacité magique du culte afro-américain.

L’ouvrage est organisé en cinq chapitres. Le catholicisme se taille la part du lion, puisqu’il occupe les trois premières sections. Après s’être penchés sur l’église Notre-Dame d’Haïti, la plus ancienne institution religieuse haïtienne de Miami, les auteurs s’attachent à d’autres expressions du culte romain : nombreuses églises où se tiennent des messes en créole, mais aussi renouveau charismatique. Ils reviennent ensuite sur une fête catholique essentielle pour la diaspora haïtienne, celle de Notre-Dame du Perpétuel Secours, qui traduit l’importance de la dévotion mariale et ses adaptations à la situation vécue, puisque cette Vierge est devenue la protectrice des boats people. Les deux auteurs se focalisent dans le quatrième chapitre sur le vaudou et notamment sur les botanica, ces magasins vendant des objets du culte afro-américain. Là aussi, les phénomènes d’adaptation au contexte local sont flagrants : l’image de saint Lazare, fort peu utilisée en Haïti, mais très présente au sein de la santeria d’origine cubaine à Miami, s’est ainsi imposée pour représenter l’une des puissances du vodou. Le dernier chapitre est consacré aux Églises protestantes. Mais celles-ci sont si nombreuses que les auteurs ont choisi de se concentrer sur deux d’entre elles.

La thèse centrale de l’ouvrage est que la foi en des puissances surnaturelles agissantes, permettant de parer aux aléas de l’existence, qu’elle se soit exprimée à travers le catholicisme, le protestantisme ou le vaudou, a aidé les migrants à surmonter leurs difficultés et à trouver leur place au sein de la société américaine. Il convient en effet de rappeler que les Haïtiens qui ont débarqué en Floride étaient en général frappés par une grande pauvreté et qu’ils devaient faire face à un univers encore marqué par les discriminations raciales. C’est seulement au cours des années 1960, avec le mouvement des droits civiques, que les États du Sud des États-Unis ont entamé un processus de déségrégation. Les auteurs estiment que les migrants haïtiens ont tiré à la fois de la force et un esprit de solidarité de leurs croyances et pratiques religieuses, que celles-ci les ont aidés à sentir qu’ils n’étaient pas des êtres inférieurs, comme les préjugés racistes tendaient à le faire croire, mais bien des être humains protégés par les dieux. Et la religion a aussi pu jouer un rôle dans l’amélioration de leurs conditions matérielles. En effet, certaines Églises protestantes ont vivement encouragé leurs adeptes à réussir économiquement, facilitant non seulement l’intégration des migrants, mais aussi les transferts de fonds vers les familles restées à Haïti.

Au final, cet ouvrage permet de suivre au plus près, notamment à partir de véritables récits de vie, les pratiques et croyances religieuses des Haïtiens qui ont fait le pari de traverser la mer des Antilles, pour tenter d’accéder sur le continent américain à une existence plus heureuse. Il est en phase avec des travaux anthropologiques qui, depuis plusieurs années, rompent avec l’opposition traditionnelle entre christianisme et vodou, pour mettre en avant un continuum religieux créole. On songe par exemple à Gérard Barthélémy qui évoquait à la fin des années 1990 un « catho-vodouisme », pensé comme un ensemble cohérent, dans lequel chaque culte possède une fonction particulière. Restent toutefois quelques questions ouvertes. La collusion entre catholicisme, protestantisme et vodou autour d’une même recherche du bonheur immédiat constitue-t-elle vraiment une spécificité haïtienne ? Un ethnologue comme Roger Bastide estimait que cette quête d’un salut réalisé hic et nunc tenait à la survivance de principes africains en Amérique. Mais n’est-elle pas aussi une attitude commune à une grande partie de l’humanité, laquelle, même si le culte enseigné privilégie le salut après la mort, recherche le bonheur sur terre. Combien de chrétiens en Europe portent-ils une médaille ou adressent-ils une prière à un Saint aussi dans l’espoir d’accéder à un bien-être immédiat ? Un autre élément mérite sans doute d’être examiné. Faut-il réduire la question religieuse haïtienne à un triangle ? On sait que la franc-maçonnerie a tenu un rôle très important historiquement dans la grande île, fournissant elle aussi des éléments de protection contre le Mal, puisque certains objets de son rituel ont été intégrés dans la liturgie du vodou. Les auteurs font incidemment allusion à un temple maçonnique, mais on peut évidemment se demander si la franc-maçonnerie a elle aussi traversé la mer et dans quelles conditions …