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Jérusalem-Jaffa

(21-27 août)

Le lundi, vingt et unième jour d’août, à environ six heures du matin, nous nous retrouvâmes au mont Sion, pour faire humblement nos adieux à ce saint lieu et à ses religieux. Et croyez bien que cela ne se passa pas sans larmes tant de notre côté que de celui des religieux. Le cher père gardien nous donna sa bénédiction, et mit à notre disposition, pour nous accompagner jusqu’à Chypre où ils avaient quelques affaires à régler, quelques-uns de ses frères. À peine nos ânes avaient-ils été avancés que nous étions en selle, alourdis de nos petits paquets que nous tentions du mieux possible de dissimuler. Et c’est ainsi que notre troupe prit le départ : à pied, devant, les Maures, ouvrant la route, nous ensuite, et en arrière-garde les cavaliers. Nous redoutions la rencontre d’Arabes, car il arrivait souvent que leurs embuscades fussent pour les pèlerins plus dangereuses au retour qu’à l’arrivée. La véhémente chaleur du soleil nous contraignit à nous arrêter pour rafraîchir nos ânes, à l’ombre d’une [72v.] oliveraie, en un lieu nommé Val de Jérémie, là où déjà, lors de notre arrivée, nous avions fait halte pour la nuit, étant donné qu’il était pourvu d’une belle fontaine à l’eau bonne et fraîche. En pareille circonstance, qui possédait du pain ou un cruchon faisait bien d’en user, car les auberges de la région n’étaient pas ouvertes ni les taverniers debout, et n’avaient rien à nous proposer. Nous avions imaginé que nous allions y marquer un temps d’arrêt pour nous reposer ; mais à peine avions-nous attaché nos ânes qu’il nous fallut immédiatement les reprendre et repartir bon train. Reprendre la route aussi vite sans avoir pris une collation ne nous causa pas un grand plaisir.

Mais voilà ! Il faut faire ce qui plaît à ces messieurs les Turcs, qui s’en vont mangeant par les chemins autant à leurs aises que s’ils étaient assis à une table. Nous avions franchi les hautes montagnes et les rochers désertiques qui s’étendent sur plus de six milles, et nous étions parvenus en haut du versant à proximité du Latron, quand nous nous trouvâmes face à face avec une bande d’Arabes très dangereux, qui nous auraient tous tués et massacrés sans la courageuse et rapide protection de nos Turcs et de nos Maures. En la circonstance, ils nous défendirent et se mirent ainsi à notre service de belle et audacieuse façon. Monseigneur le soubachi ne fut pas le dernier, qui sut faire montre de ses qualités d’homme de courage. En effet, grâce à son aide et à sa participation, nos attaquants furent rejetés et repoussés à l’intérieur du massif montagneux, alors que leur effectif pouvait bien atteindre quarante hommes à cheval et quarante hommes à pied. Alors qu’il grimpait un raidillon escarpé, l’un d’eux n’eut pas les pieds aussi agiles qu’un dromadaire, ce qui fit qu’il fut atteint par la pertuisane de monseigneur le soubachi. Le coup fut si violent que le fer de la lance ressortait de trois bons pieds à l’avant de la poitrine, le faisant ressembler à un homme revêtu de sa cuirasse[311]. Il fut bien obligé de rester sur place « au pourri »[312], à la manière de ceux qui jouent aux barres en notre pays. Néanmoins, une flèche tirée par l’arc de l’un des Arabes vint atteindre la monture dudit monseigneur le soubachi au beau milieu du ventre, avec une telle force qu’il fut contraint de l’abandonner, de changer de cheval, et de laisser celui qui avait été blessé dormir de son dernier sommeil sur place, en pâture à venir aux corbeaux. On prétendait que la bête valait bien cent ducats, et je pensais « en moi-même » que nous aurions bien pu rassembler quelques fonds entre nous pour le dédommager, car cela avait été fait pour notre défense et notre protection, et j’y allais déjà, pour moi seul, d’un ducat. Mais à aucun moment le soubachi, pauvre et simple personnage, qui n’avait pas plus de méchanceté qu’un raccommodeur de faïence[313], ne fit entendre la moindre récrimination. Nous étions en nombre, mais sans verges ni bâtons, et on nous fit nous arrêter à l’ombre sous des oliviers auprès d’un gros tas de cailloux, pour, s’il le fallait, nous en servir [73] comme moyen de défense en cas de nécessité. Considérez bien que nous l’avions échappé belle, car si l’affaire eût mal tourné pour nos Turcs, c’en était fini pour nous, de façon sûre et certaine, mais jamais plus nous n’eussions goûté des bons vins de France, et nous fussions tous restés sur place les tripes au soleil.

Une fois les Arabes repoussés, emportés par le grand galop de nos ânes, nous mîmes le cap droit sur Rama, par un beau chemin uni, bordé de sauge et de fenouil, que c’en était une merveille. Nous avions encore dix milles à parcourir avant de faire étape, et nous étions toujours sur nos gardes, craignant un retour de nos agresseurs, ce qu’ils ne manquèrent pas de faire à deux ou trois reprises, s’en venant se livrer devant nos gens à des exercices de virevolte sur leurs chevaux légers, ce qui ne manquait pas d’être un joli spectacle à voir.

La garde montée effectivement par nos Maures devant la traversée de la montagne fut si efficace qu’à aucun moment, jusqu’à notre arrivée à Rama, les Arabes n’eurent la moindre prise sur notre troupe. Nous étions à Rama fort tard. On nous emmena directement dans le lieu d’hébergement qui nous était attribué. Monseigneur le soubachi, quant à lui, et ses « consorts » étaient hébergés dans la ville. En réalité, le soubachi se comporta en homme d’honneur et plein de bonté. En effet, il nous accorda pour la nuit, afin d’y faire le guet, une compagnie de huit hommes, qui montèrent la garde à nos côtés, par crainte que les Arabes n’escaladent les murs de notre logis, qui n’étaient pas capables de leur opposer une grande résistance. C’est dans ces conditions que la nuit se passa. Non sans une vraie peur, certes, mais à celui à qui Dieu peut accorder aide et soutien, personne ne pourrait facilement nuire.

Le mardi, vingt-deuxième jour d’août, nous ne quittâmes point Rama. Pour quelle raison ? Je ne saurais vous la dire, car elle ne parvint pas jusqu’à ma connaissance, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que les plus éclairés d’entre nous tenaient l’opinion que le responsable de la situation était le patron et capitaine de notre nave. Par trahison et calcul. L’approvisionnement du bateau pour le retour n’étant pas prêt, c’était pour lui la bonne excuse, car il savait bien que, dès l’instant où nous serions à bord, les frais pour notre entretien seraient à sa charge.

Les murmures à ce sujet allaient bon train. En tout cas, il ne s’en souciait nullement. Et nous étions là, au milieu des Turcs de Rama comme les brebis au milieu des loups, pour la raison que le danger et les périls encourus étaient beaucoup plus grands au retour qu’à l’aller. De fait, un des officiers de Rama, accompagné de cinq ou six hommes de main et sergents d’enfer, pénétrèrent après midi dans notre lieu d’hébergement avec l’intention de mettre la main sur un pauvre Flamand fort malade et gravement atteint dans ses « génitoires ». Sans prendre le moins du monde cela en compte, ils le jetèrent à terre, le battant, le frappant, à grands coups de pieds et de bâtons. Après quoi ils l’emmenèrent prisonnier. Selon eux, la raison était qu’il avait tardé à régler le prix du transport pour l’âne qui avait assuré son transport jusqu’au Jourdain et qui s’élevait bien à six marcels d’argent, soit dix-huit gros de notre monnaie. Ledit pèlerin avait une bonne raison de tarder à régler cette somme, si toutefois chacun d’entre nous avait tenu bon comme lui. En effet, la convention signée stipulait que tous les frais étaient à la charge de notre patron et capitaine. Mais lui prétendait, pour toute défense, que cela n’était pas compris dans le marché passé. Il fut impossible de le ramener à de meilleurs sentiments, et nous fûmes dans l’obligation de racheter notre pèlerin de nos propres deniers, pour la somme de trente ducats d’or.

[73v.] Le mercredi, vingt-troisième jour d’août, toute la journée durant, nous restâmes encore audit lieu de Rama. Ce qui nous remplissait tous de mécontentement et de panique, autant à cause de la peur que nous avions des Arabes et de nos ennemis, que de la chaleur et du manque de vivres. L’eau, principalement, faisait défaut ; celle de la citerne à notre disposition commençait déjà à sentir fort. Ce fut la raison pour laquelle l’avis unanime prévalut au sein de notre groupe d’aller trouver notre capitaine pour nous enquérir de ses intentions quant à la sortie de notre gîte, et de la date sûre à laquelle il prévoyait de nous en tirer. Mais, avec dédain et orgueil, comme un mouton cornu, il nous asséna en guise de réponse que si nous lui cherchions querelle, nous n’en sortirions pas avant quinze jours. Nous en fûmes plus abasourdis et contraints d’en rabattre, et il fallut nous laisser « tailler le poil à la mode lombarde ». Il disait, en fait d’arguments, qu’il lui fallait d’abord récupérer le patron de notre nave dont les Turcs s’étaient emparés au port de Jaffa, alors qu’il était en train de faire provision d’eau douce ; ils demandaient pour sa rançon cent ducats, étant donné qu’il n’était pas compté au nombre des pèlerins, et qu’il ne devait sous aucun prétexte descendre à terre sans l’autorisation du seigneur de Rama. Cette raison qu’il avançait là, je crois bien, n’avait pas grand poids, mais nous fûmes réduits à l’avaler et à la trouver aussi douce qu’un filet de lait.

Le jeudi, vingt-quatrième jour d’août, fête de saint Barthélemy, tous les pèlerins se recueillirent, autant que la chose leur était possible, pour assister à une messe en la chapelle dudit lieu où nous étions hébergés. Elle était dite et célébrée par le gardien et vicaire de Bethléem, qui venait avec nous jusqu’à Chypre. Et nous étions toujours à attendre d’heure en heure le signal du départ. Après le dîner, aux environs de douze heures, la majorité de ces messieurs les pèlerins (à l’exception des flatteurs et des timides) se rassemblèrent pour aller en groupe retrouver notre capitaine et patron afin de savoir de lui ce qu’il avait l’intention de faire et ce qu’il pensait de la situation. Quand il se rendit compte de l’importance de notre délégation, il nous fit la réponse suivante, dictée par une façon de mépris, à savoir que, si nous voulions partir sans monseigneur le soubachi, il acceptait, lui, de nous emmener, monté sur un bon cheval turquois ; si, par hasard, il arrivait que nous nous trouvions face à face avec les Arabes ou quelque autre groupe, cela lui permettrait de s’enfuir et de nous laisser sur place, nos personnes exposées sans défense à tous les dangers et périls. Ce qui tira d’un gentilhomme de notre groupe, qui était l’un de mes compagnons, le nommé Charles de Condé, la répartie suivante, à savoir que, s’il agissait comme il le disait, il ne se comporterait pas en homme d’honneur ni de bien. Il lui répondit, furieux, qu’il était un effronté menteur et que, pour avoir tant parlé, à la première escale à terre que l’on ferait, en quelque île que ce fût, il l’abandonnerait là, sur les cailloux et le sable de la mer. Nous fûmes réduits au silence, achetant ainsi la paix avec lui et ses bonnes grâces en échange de retour dans nos cabines. Maigre bilan assurément. Mais vous devez être bien persuadés que, si cela s’était passé ailleurs qu’en Turquie, certains d’entre nous seraient allés jusqu’à lui faire entrevoir les derniers instants de sa vie.

[74] Vendredi, vingt-cinquième jour d’août, nous étions sur les murs, sur le coup de midi, bien mal nourris et rassasiés. Certes les Turcs ne manquaient pas de nous proposer en quantité suffisante du pain, des œufs, des raisins (pour ce qui est du vin, il n’en était pas question), mais nous avions avec nous plus de trente malades qui faisaient vraiment pitié à voir, lorsque nous aperçûmes, se dirigeant vers notre gîte, un groupe de messagers turcs. Nous nous imaginions que c’était un heureux présage pour nous, pensions-nous. Mais pas du tout (comme nous l’apprîmes par la suite de la bouche de certains interprètes) ! C’était le fourbe, pervers, bâtard de capitaine, traître à l’égal de Judas, qui leur avait demandé de venir le chercher secrètement pour le conduire auprès du seigneur soubachi qui était logé à Rama, attendant notre départ, pour lui vendre plusieurs pièces de soie et de tissus de diverses sortes. Et, vu la durée de son absence qui se prolongeait, il nous fit passer le message qu’il était détenu comme otage au motif que les pèlerins étaient descendus à terre au port de Jaffa sans en avoir obtenu l’autorisation du seigneur de Rama, et qu’il fallait, pour apaiser ce différend, que chaque pèlerin verse un médin d’argent (qui équivaut approximativement à un teston de notre monnaie). Mais cela était faux. Il mentait en mauvais homme qu’il était. Il faisait cela pour couvrir son énorme trahison à visée lucrative.

Samedi, vingt-sixième jour d’août, la perversité de notre capitaine fit quelque peu place à un comportement teinté de douceur et de bonté. Je ne sais si c’était Dieu qui l’inspirait, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que vers les sept heures du matin, il nous fit amener nos ânes. Après en avoir obtenu l’autorisation dudit seigneur de Rama, qui se joignit au seigneur soubachi pour nous accompagner, nous montâmes joyeusement en selle. Et ainsi encadrés, allant bon train malgré la chaleur, qui était telle que l’on n’osait pas exposer son visage au soleil, nous parvînmes au port de Jaffa. Et quand nos ânes eurent été rendus à leurs propriétaires, nous fûmes renvoyés et remis dans nos cavernes pour nous reposer. Nous y restâmes la durée de trois heures, avec interdiction d’en sortir sous peine de bastonnade. Le soleil commençait à se coucher. On nous fit alors savoir que la taxe pour le départ serait par personne de deux marquets ; mais les méchants et grossiers Sarrazins, constatant que notre impatience et notre envie de regagner notre nave étaient si grandes que c’était à qui, pour ce faire, devancerait l’autre, décidèrent précipitamment que ce serait un médin que chacun aurait à régler, ce qui faisait deux marquets de mieux. On nous fit alors rentrer dans nos grottes à grands coups de bâtons. Certains en eurent de beaux horions. [74v.] Toutefois il était préférable d’aligner cette somme plutôt que d’attendre davantage. Alors, en toute connaissance de cause, les uns après les autres, autant par force que par droit, nous réglâmes cedit médin. Et l’opération d’embarquement commença par groupes, avec la barque de la nave. Certains avaient une telle envie d’être les premiers qu’ils s’avançaient dans l’eau de la mer jusqu’à mi-cuisses pour s’agripper à la barque et y prendre place. Nos matelots mirent tant d’ardeur à la chose qu’en un temps record le transport de tous fut mené à bien, à l’exception toutefois de quelques pauvres diables romains et espagnols qui restèrent à terre toute la nuit, parce qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour régler au capitaine le prix de leur retour. En réalité, si les frères pèlerins n’y étaient pas allés de leur aumône, en s’empressant de payer le capitaine et de lui donner satisfaction, il les aurait laissés en Turquie, comme esclaves. Le lendemain matin, autant par honte que par pitié, il les fit aller chercher, ce qui nous remplit de joie de les voir revenir parmi nous. Imaginez un peu quelles prières, quelles oraisons nous adressions à Dieu pour nous avoir fait la grâce d’échapper aux mains des méchants Turcs et Sarrazins, et de nous permettre de terminer notre saint voyage en parfaite santé. La joie que nous exprimions, sur la nave, faisait merveille à voir, tellement notre assurance était grande. D’une seule voix, nous entonnâmes le Salve regina et d’autres antiennes, ne cessant de louer notre Créateur et recommandant à Dieu la Terre Sainte que nous avions tant désiré voir et visiter.